Les universités d’élite en Europe


Peut-on imaginer un espace universitaire européen où quelques universités de classe internationale en imposeraient à leurs concurrentes américaines ou asiatiques, tandis que les autres établissements se positionneraient au niveau national, voire régional ? Si les classements internationaux (ceux de Shanghai et du Times Higher plus particulièrement) ont fait prendre conscience aux universités européennes de la réalité du mouvement de hiérarchisation qui est en marche, on ne raisonne pas encore en ces termes sur le Vieux Continent.



Les universités européennes, lieux de diffusion du savoir et de recherche, ne se pensent pas en organisation entrant en concurrence les unes avec les autres. Mais le modèle qui a prévalu jusqu’à maintenant est en train d’exploser car le jeu est non-coopératif… A partir du moment où certaines universités se veulent des organisations compétitives, les autres ne peuvent plus refuser d'entrer dans la course, sous peine de se voir reléguer en seconde zone.

Chaque pays apporte sa réponse à l’intensification de la concurrence internationale. Pour l’instant cette compétition se joue essentiellement au niveau de la recherche, voire dans certains domaines au niveau des masters (en gestion par exemple). Mais l’émergence d’universités d’excellence clairement identifiées comme telles dans les différents pays européens pourrait rapidement élargir la compétition jusqu’au recrutement des étudiants de premier cycle.


Royaume-Uni : le Russell Group

L'espace universitaire britannique est un cas à part en Europe. Outre-Manche, les universités ne se posent plus la question de savoir si certaines d’entre elles sont aux standards internationaux, tandis que d’autres jouent au niveau local, car les premières se sont déjà regroupées dans un club – le Russell Group – et ont fermé la porte aux autres. Les 20 universités membres du Russell Group sont la force de frappe de l’enseignement supérieur britannique. Ces établissements peuvent tenir tête aux universités américaines, dont celles de l’Ivy League, même si leurs moyens financiers sont nettement inférieurs. Parmi les membres de ce club sélect qui s’est constitué en 1994, à l’hôtel Russell de Londres, on trouve exclusivement des universités qui mènent des politiques de recherche ambitieuses. Parmi celles-ci, on ne sera guère étonné de trouver les universités de Cambridge et d’Oxford, mondialement connues, mais également plusieurs établissements londoniens, tous ouverts sur l’international : la London School of Economics, l’Imperial College, le King’s College et le University College. Les autres membres étant : University of Birmingham, University of Bristol, University of Cambridge, Cardiff University, University of Edinburgh, University of Glasgow, University of Leeds, University of Liverpool, University of Manchester, Newcastle University, University of Nottingham, Queen's University Belfast, University of Oxford, University of Sheffield, University of Southampton, et la University of Warwick.

Le Russell Group défend les intérêts de ses membres qui veulent se donner les moyens de combattre les universités américaines et asiatiques. Il a notamment été à la pointe du lobbying en faveur de la réforme dite des "top-up fees" introduite par le gouvernement travailliste de Tony Blair. Cette réforme permet, depuis la rentrée 2006, aux universités anglaises et d'Irlande du Nord d'appliquer des frais de scolarité pouvant aller jusqu'à 3000 livres sterling (environ 4 400 euros), soit le triple de ce qu’elles pouvaient facturer auparavant.

En Allemagne : les dix universités d’élite seront connues à l’automne prochain

Outre-Rhin, c'est un comité constitué de chercheurs et de scientifiques qui doit choisir dix universités d’excellence sur la base de leurs performances dans le domaine de la recherche, et de leur développement au cours des dernières années. On connaîtra la liste définitive en octobre prochain. Pour l’instant trois universités sont confirmées. L’université de Karlsruhe, un établissement technique fondé en 1825, est régulièrement classé comme l’un des meilleurs en Allemagne en science informatique et construction mécanique. Il compte 276 professeurs pour 18 000 étudiants, et son budget s'élève à 241 M€. La Ludwig Maximilian University de Munich, un établissement qui a formé 13 prix Nobel, compte 700 professeurs, 18 facultés et 379 M€ de budget. Enfin, l’université technique de Munich, qui compte 20 000 étudiants, dont 25% d’internationaux, gère 346 professeurs et un budget de 415,6 M€.
Par ailleurs, sept autres universités ont été pré-sélectionnées. Il s'agit de l’université technique de Rhénanie-Westphalie à Aix-la-Chapelle, de la Freie Universität de Berlin, de l’université de Brême, de l’université de Fribourg, de l’université de Heidelberg, de l’université de Tübingen et de l’université de Würzburg.
Les dix universités d’élite finalement sélectionnées recevront des fonds supplémentaires pour mener à bien des recherches de niveau international. Au total, le gouvernement allemand, ainsi que les régions, vont dépenser 1,9 milliard d’euros d'ici à 2011 pour soutenir ces établissements, ainsi que des écoles internes qui ont déjà été sélectionnées dans une quarantaine d’universités et une trentaine de centres d’excellence, déjà désignés également.

Ce processus de sélection fonctionne comme un système de récompense pour les meilleures universités qui reçoivent plus de moyens, ce qui leur permettra de s’élever au niveau international, mais aussi de creuser l’écart avec les autres établissements allemands. Le gouvernement utilise donc l’argent public pour promouvoir certaines universités au détriment d’autres.

En Italie : les universités réincarnées en grandes écoles

Les acteurs du secteur éducatif italien ont fait le constat que les moyens de la recherche étaient trop dispersés sur le territoire pour créer de vrais centres d’excellence de réputation internationale. Mais l’Italie, au contraire de l’Allemagne, n’a pas sélectionné 10 pôles d’excellence parmi les 50 universités (dont 5 privées) que compte le pays, elle a plutôt choisi de s’appuyer sur le modèle français des grandes écoles et de susciter la création de telles structures, mais au sein d’universités réorganisées en réseaux thématiques. C’est ainsi que sont nés l'Institut des Sciences Humaines ("Istituto di Scienze Umane") de Florence et l'IMT (pour "Institutions, Marchés, Technologies") de Lucques. En janvier 2006, Letizia Moratti, ministre de l’éducation du gouvernement Berlusconi, était d'ailleurs venue présenter son projet à Paris (1). Ces grandes écoles à l’italienne se doivent d’être interdisciplinaires et de mener des recherches de niveau international.

Du point de vue de l’enseignement, l’Italie compte déjà quelques établissements qui se distinguent à l’international. Trois établissements privés tout d’abord : l’université commerciale Bocconi, qui propose l’un des meilleurs MBA européen au sein de son école SDA Bocconi, la LUISS de Rome, qui se distingue dans le domaine des sciences politiques, ainsi que l’université Cattolica de Milan. Dans le domaine des sciences de l’ingénieur, les universités scientifiques de Turin et de Milan sont également réputées (le Politecnico de Turin et le Politecnico de Milan). Enfin, l’université de Bologne, la plus ancienne en Europe, est régulièrement classée parmi les premières du pays (2), et l’université Sapienza de Rome, qui est l’une des plus peuplées du continent (avec près de 150.000 étudiants) était l'établissement italien le mieux classé dans le ranking de Shanghai (100ème dans le monde).

Quelles pourraient être les universités d’élite en France ?

En France, on classe les grandes écoles trois ou quatre fois par an, mais on s’interdit pratiquement de faire de même pour les universités. Celles-ci sont réputées délivrer un enseignement d’un niveau égal sur l’ensemble du territoire.
Pourtant, des éléments objectifs - tels que la qualité des partenariats internationaux et des locaux d’accueil ou encore les moyens de la recherche – varient considérablement d’un établissement à un autre. 50% des forces du CNRS sont affectées à 15 universités sur 85, principalement à Paris, Strasbourg, Grenoble, Aix, Montpellier et Toulouse.
Mais si un gouvernement se piquait aujourd’hui de sélectionner dix établissements pour en faire des universités d’excellence, il serait bien en peine pour le faire. Peut-être choisirait-il spontanément la Sorbonne (ou plutôt les Sorbonne) et Dauphine pour l’image de marque de la première et le réseau d’anciens de la seconde. Il pourrait également sélectionner les universités Pierre-et-Marie-Curie (Paris 6), Paris-Sud (Paris 11) et Louis Pasteur (Strasbourg I) pour leur bonne place dans le classement de l’université Jiao Tong de Shanghai (3) et dans celui réalisé par le Times Higher.
Pour le moment, les politiques gouvernementales ont davantage misé sur les regroupements de forces que sur une éventuelle hiérarchisation. C’est ainsi que sont nés les réseaux thématiques : les PRES (Pôles de recherche et d’enseignement supérieur) et les RTRA (Réseaux thématiques de recherche avancée). Ils préfigurent peut-être, si le succès est au rendez-vous, la version française des universités d’excellence.

La Ligue européenne : dans la cour des grandes

Au niveau européen, 20 universités se sont regroupées au sein de la Ligue des universités de recherche (LERU, dans l’acronyme anglais), créée en 2002. On y retrouve les universités de Cambridge, Oxford, Heidelberg, Fribourg, la Ludwig Maximilian University de Munich. Mais aussi les universités d’Amsterdam, Edinbourg, Genève, Helsinki, Leyde (Pays-Bas), Stockholm, Utrecht (Pays-Bas), Zurich, l’université catholique de Louvain, le University College London, l’université de Lund (Suède) et l’università degli Studi di Milano. Et enfin, pour la France, le trio de Shanghai : Pierre et Marie Curie, Paris-Sud et Louis Pasteur de Strasbourg.
Ses membres entendent, selon la profession de foi de la Ligue, faire en sorte que les universités très impliquées dans la recherche ("research-intensive universities") - comprendre les membres de la Ligue - permettent à l’Europe de se positionner au plus haut niveau dans la société de la connaissance. Ces universités appellent aussi à ce que leurs gouvernements respectifs leur donnent davantage d’autonomie.

NB :

(1) Lire cet article à ce sujet

(2) Le journal La Repubblica publie chaque année un classement des facultés publiques. Celui-ci est établi à partir d’une formule mathématique qui prend en compte des indicateurs liés à la productivité de l’université, à sa pédagogie, à sa recherche, au profil de ses enseignants et à ses relations internationales. En 2006, l’université de Bologne s’est distinguée en trustant la première place en statistique, science politique, et psychologie, tandis que l’université de Padoue s’affichait au premier rang en économie, sciences et en médecine vétérinaire.

(3) L’université Pierre-et-Marie-Curie était classée 45ème, Paris-Sud 64ème, et Louis Pasteur, 96ème, dans le classement réalisé en 2006 par l’université Jiao Tong de Shanghai.

19/04/2007
Pierre-Alban Pillet
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